Cor de poste

Nicole Hanot
Mise en ligne 8 septembre 2017

  cor et drapelet
Cor de poste, drapelet de postillon et applique pour boite aux lettres belge

Entre 476 et 486, l’Empire romain d’Occident disparait ; les villes se referment sur elles-mêmes, les paysans se confient aux grands propriétaires terriens capables de fortifier leur domaine mais incapables de gérer de vastes territoires ; l’entretien des routes cesse… ; la poste d’état et ses relais disparaissent. 

Le besoin de communiquer ne cessant pas pour autant, les principales catégories de la population s'organisent pour la transmission de leurs messages.

On assiste donc à la co-existence d’institutions postales privées (les rois n’étant, au départ, que des seigneurs parmi les autres) : 

La poste aux moines assure la communication entre les couvents, entre les maisons-mères et les communautés éparses ; des frères lais spécialisés parcourent l’Europe d’un monastère à l’autre, portant un rouleau de parchemin : ce sont les « porte-rouleaux ».

Les messagers des seigneurs exercent le rôle de simples porteurs de messages mais assurent parfois aussi une fonction d’ambassadeurs. Certains d'entre eux sont des hérauts, recrutés au départ parmi les serviteurs d'origine modeste puis parmi les ménestrels. 

Les messagers à pié ou « messagers de céans », assermentés, permettent le transport du courrier du gouvernement et des corps constitués, abattant parfois une cinquantaine de kilomètres par jour.

Les chevaucheurs de l'écurie du roi sont les courriers personnels du monarque pour les longues distances et ne transportent que sa seule correspondance. 

Les messagers des villes apparaissent à la faveur de l’émancipation des cités.  Initialement recrutés pour les besoins de la municipalité,  ils payent à la ville une patente proportionnelle à l’importance de leur service.  Ils sont progressivement autorisés à accepter les missives des particuliers (XIVe et XVe siècle) et fixent à leur maison une boite pour le dépôt des lettres, indiquant le lieu où ils se rendent. Dès 1235, Anvers est reliée aux villes du nord-ouest européens par des courses de messagers communaux.

La poste des universités nait du besoin d’assurer la communication entre les étudiants, venus de toute l’Europe, et leurs familles. On distinguait les grands messagers, sortes de parrains qui subvenaient aux besoins des étudiants, des petits messagers qui se déplaçaient et apportaient des nouvelles aux familles. Ces petits messagers furent autorisés à se charger de la correspondance des particuliers « étant du droit commun des gens de se servir de l’occasion du voyage d’un homme pour écrire à ses amis et envoyer ce que l’on veut à ses correspondants, s’il veut s’en charger. »
Les petits messagers étaient exemptés de la taille, de la dime, des aides et de la gabelle.  Ils dominèrent le commerce des lettres jusqu'à l'apparition des messageries d’État au début du XVIIe siècle.
Les messagers portaient une sorte d’insigne, le « Jeton des universités », qui leur assurait une certaine légitimité auprès des usagers de ces messageries et une certaine sécurité contre les brigands, ceux-ci étant sévèrement punis en cas d’attaque d’un courrier.

La poste des bouviers (ou poste des bouchers, Metzgerpost) des pays germaniques nait parce que ces marchands sont amenés à de fréquents voyages pour acheter et conduire le bétail. Les gens leur confient leurs colis et courriers pour qu'ils les redistribuent ensuite dans les villages qu'ils traversent. Comme les bouchers de Liège d'ailleurs, ils vont instaurer un service postal assumé à tour de rôle par chaque membre de la corporation. – ce qui n'est en rien anecdotique : 

« Toutefois, on ne doit regarder la poste des bouviers comme établissement officiel qu'à partir du jour où cette corporation fut organisée sur des bases définitives. Dès cette époque, elle obtient partout une place importante dans l'histoire des villes et rendit de réels services aux municipalités. Celui qui, à Essling, voulait ouvrir un étal de boucher devait avoir d'abord un cheval, s'engager dans la compagnie de cavalerie de la ville et faire le service de la poste à tour de rôle... La poste aux bouviers a duré jusqu'au XVIIe siècle, époque à laquelle Jacob Hénot entreprit de réunir, sous Rodolphe II, toutes les postes de l'empire sous un même règlement... » selon P. Zaccone, cité dans le Larousse du XIXe siècle.Autre datation 

Pour annoncer leur arrivée dans une ville et rassembler les habitants sur la grand place, les bouviers/bouchers se servent d'un petit cor, ou cornet – prolongeant ainsi une tradition ancestrale :  

Le cor, probablement issu d'une corne de bouc ou de bélier, semble en effet être l’un des plus anciens instruments utilisés pour donner l’alarme ou provoquer un rassemblement avant d’annoncer une nouvelle.  On en trouve mention dans la Bible à plusieurs reprises, notamment dans Jérémie 4,5/6 :

« Annoncez-le en Juda
et dans Jérusalem proclamez-le !
Sonnez du cor dans le pays
Criez à plein voix et dites :
Rassemblez vous et entrons
Dans les villes fortes.
Levez un signal du côté de Sion
Cherchez un abri, ne vous arrêtez pas ! »

 

Usage

Fabriqué initialement à partir d'une corne de mammifère (bélier ou grand koudou qui donnent le shofar hébreux, vache ou chèvre qui donnent aussi l'erkencho sud-américain ou d'une défense d'éléphant (qui compose l'olifant), le cor est un instrument à vent qui fut également façonné en céramique, en bois, en cuivre, en laiton, en bronze.

De simple corne (ou trompe) d'alerte et d'appel utilisée aussi dans la vie quotidienne pour lancer le repas médiéval et marquer ses différents services, il est devenu un véritable outil de communication…

pour les chasseurs :

La chasse en groupe implique de communiquer entre chasseurs et avec les chiens, et d'abord par la voix.  Mais la portée de celle-ci est fort limitée en regard de celle de l'instrument.

«Si celle-ci [la meute] s’est fourvoyée sur une piste, aussitôt la corne retentit pour en regrouper les éléments les plus turbulents et, par deux longues notes, les relancer aux trousses du gibier dont on vient de découvrir la voie. Par la suite, trois longues sonneries avertiront les poursuivants que la piste est bonne, alors que deux seules reconnaîtront que le gibier a réussi à semer les chiens hors des limites du territoire de chasse. La prise ou la mort de la bête se sonne par une longue note suivie de plusieurs brèves et, le soir, lorsque s’annonce le crépuscule, les hommes et chiens fatigués sont rassemblés par les trois longues notes de la retraite »

Gaston Fébus, Le Livre de chasse, entre 1387 et 1389.

 Gaston Pho

Miniature du Livre de chasse – crédit d'image DTabCam

«De fait, « sonner » de la trompe ou du cor constitue un véritable langage, « rendre un son » signifiant parler et les différentes cornues étant appelées « mot » par les veneurs. »

Bénédicte Pradié-Ottinger, L'art et la chasse. Histoire culturelle et artistique de la chasse,
La Renaissance du livre, Tournai, 2002.

pour les postillons : 

Omedeo Tasso, né et décédé au château-fort de Cornello dei Tasso – un village situé au nord de Bergame – a créé dès 1251 un service postal dans sa région ; quarante ans plus tard, sa Compagnia dei Corrieri dispose de sa propre banque et relie si efficacement Bergame, Milan, Venise et Rome que les courriers sont appelés bergamaschi en Italie. 

Les descendants d'Omedeo développent son réseau postal initial et se rendent indispensables pour la transmission du courrier papal et de celui des empereurs germaniques.

Son arrière-arrière-arrière-petit-fils, Ruggero de Tassis, crée par exemple, avec succès, un système de poste entre Bergame et Vienne et d'Innsbruck vers l'Italie et la Styrie (dans le sud de l'actuelle Autriche). En 1452, il est nommé grand veneur par Frédéric III du Saint-Empire ; ce titre honorifique en fait le chef unique des officiers de vénerie qui pratiquent évidemment la chasse « à cor et à cri ».  Il connait donc l'utilité et la pratique du cor.
Est-ce lui qui impose l'instrument à ses courriers ?
Je ne le sais pas encore…

Toujours est-il qu'à partir de sa génération, le cor postal entre dans les armes de la famille de Tassis qui crée avec Janetto et Francisco la première poste européenne basée à Malines puis Bruxelles. Et qu'utilisé par ses courriers et postillons partout en Europe, il devient l'emblème même de la poste.

 

Postillon Tour et Tassis en


Interrogé par Paul Willot, Monsieur Géry Dumoulin du Musée des Instruments de Musique (MIM) de Bruxelles affirme :

«Ce qui différencie les cors de poste des cors de chasse est essentiellement la taille. On peut en trouver des droits (plutôt fréquents en Grande-Bretagne) ou de forme arrondie, le tube étant généralement enroulé plusieurs fois sur lui-même. Ils sont accordés dans différentes tonalités, les plus fréquentes étant ut, sib et fa. Les cors de chasse – ou trompes de chasse – ont le plus souvent une forme arrondie beaucoup plus grande ; leur tonalité la plus courante est ré. Suivant les modèles, le tube est enroulé d’une fois et demie à trois fois et demie sur lui-même.
Certains font une différence entre cor et trompe de chasse, réservant ce dernier terme aux seuls instruments de vénerie et le terme de cor de chasse aux instruments des musiques militaires ou aux « cliques ». Il existe une assez grande confusion terminologique dans le domaine des cors et certaines dénominations sont interchangeables. Mais dans tous les cas, il s’agit de cors naturels (sans mécanismes), dont il existe une grande variété de types. Le pavillon d’un cor de chasse est souvent plus évasé et large que celui d’un cor de poste (on dit aussi cor postal, cor ou cornet de postillon, etc.). » 

Avec le cor postal, le messager ou le postillon annonce son départ comme son arrivée aux étapes ; il prévient le relai de poste du type d'équipage qui s'amène et du nombre de chevaux frais dont il a besoin ; il demande l'ouverture des portes de villes pour y entrer une fois la nuit tombée.

 Commons Postreiter 1728

Postillons arrivant à la ville, 1728 – crédit d'image : Gudrun Meyer

 

Avec le temps, l'instrument et l'instrumentiste se sont améliorés.  Ils arrivent à produire des mélodies avec différents signaux que l'on combine en fonction du message :

  • Numéro de la diligence
  • Nombre de chevaux
  • Départ d’une diligence
  • Arrivée d’une diligence de service
  • Arrivée d’une diligence spéciale
  • Arrivée d’une poste de personnes
  • Signal d’alarme

 291px Posthorn Noten

Crédit d'image Kandschwar

 

Au langage du cor s'ajoute insidieusement le code du fouet : un triple claquement en arrivant au relais indique que de généreux pourboires seront donnés et qu’il convient de relayer rapidement les chevaux ; un coup de fouet moins cinglant indique qu’il n’y a rien que de normal, tandis que le coup discret mentionne la pingrerie du voyageur… 

 Postilion

"Rowlandson", 1793 – crédit d'image Grover cleveland

 

Iconographie

Devenu l'emblème postal de nombreux pays et inclus dans les blasons de famille de maitres de postes – comme les Willot –, le cor postal devient un caractère d'écriture au XXe siècle s'écrivant 📯 en code html et étant identifié U+1F4EF en Unicode :

unicode postal horn

Il est représenté par un émoji par Apple, Google, Mozilla, Microsoft, Samsung, lg, et Twitter mais… Facebook ne le connait pas.

Emoji 

Évolution de l'emblème postal en Belgique

Étant donné l'importance de la poste des Tassis dans nos provinces, il était logique que la Belgique se base sur le cor postal pour créer son propre emblème postal présent sur les enseignes de façade, sur les uniformes et leurs accessoires, sur les moyens de transport, sur les sacs postaux, etc. :

Vieille enseigne

Enseigne belge, XIXe siècle 


Au XXe siècle, le lion héraldique belge s'inscrit au centre du cor que surmonte la couronne symbole du royaume et se retrouve en applique sur les boites aux lettres rouges  de la Poste comme sur le col et les parement des uniformes :

logo avant 1960

En 1960, le design –modernisé – conserve cor, couronne et lion :

logo blanc mi 1960

Nouvelle modification en 1992 : le lion disparait, le cor et la couronne subsistent mais comme une simple évocation ; fini le figuratif !

logo 1992


Depuis 2010, la poste belge ne s'appelle plus « La Poste » mais « bpost ».  

Malgré ce qu'en dit le PDG de l'entreprise :

« Johnny Thijs insiste sur le fait que ce renouvellement du nom et du logo ne constitue pas une rupture avec la riche histoire de l’entreprise, mais s'inscrit dans le prolongement de la profonde évolution qu’elle a connue ces dernières années. C’est pour cette raison qu’il a été choisi de maintenir dans le logo des éléments connus de tous tels la couleur rouge et le cor postal, mais sous une forme modernisée et rajeunie. La nouvelle identité visuelle et graphique reflète la culture moderne qui a pris forme au sein de l’entreprise.» – Communiqué de presse de La Poste, 17 juin 2010.

nous défions qui que ce soit d'y reconnaitre... un cor postal.

logo bpost 2010


Ce nouveau logo fut installé sur plus de 1.000 batiments, quelque 6.000 véhicules opérationnels, sur les boites aux lettres et les uniformes, progressivement à partir de septembre 2010 et même des instituteurs ne savent pas ce qu'il représente en 2016…

L'effacement de la mémoire postale est totale en Belgique alors que d'autres pays, comme la Suisse, pérennisent le souvenir de leur histoire jusque dans les articles de mode :

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Crédit d'image : Carpostal

CarPostal, la plus importante entreprise de transport par car des transports publics suisses, s’est associée fin 2016 à la marque suisse Warson Motor pour lancer la première collection commune de vêtements vintage.

 

Un rare instrument de musique

Le cor postal n'a quasiment pas été utilisé comme instrument de musique.  
On note que Johann Beer lui offre un solo dans un concerto, que Mozart lui consacre la sérénade K320 Posthorn et que Mahler l'utilise, hors scène – fort heureusement car la rareté actuelle de l'instrument fait qu'on le remplace par une trompette ou un bugle –, dans le 5e mouvement de sa Symphonie no 3 en ré mineur, et qu'il existe un solo avec accompagnement d'orchestre de Hermann Koeing devenu un morceau choisi pour fanfares. 

D'autres compositeurs ont imité le son du cor postal pour évoquer généralement le départ d'un messager ou d'un être aimé : Bach dans Aria di postiglione et Fuga all'imitazione della cornetta di postiglione, Handel dans son Belshazzar, Telemann dans la troisième «Production» du Tafelmusik, Beethoven dans sa sonate de piano Les adieux et Schubert avec la chanson "Die Post" du Winterreise.

Das Posthorn

Détail d'un dépliant de 1648 - crédit d'image Gudrun Meyer


Une gourmandise

La forme courbée des gousses jaune claire d'une variété ancienne de haricot à rames l'a fait surnommer « Beurre Cor Postal » dans le canton de Berne où il est fort apprécié.

  



Notes

Autre datation Les Notices historiques sur la poste aux lettres de l'ancien musée postal de Bruxelles citent la date de 1597 pour la publication, aux Pays-Bas et au pays de Liége, de l'édit de Rodolphe II portant la suppression de la poste des bouchers et de ses relais – avec confiscation des chevaux. – retour au texte.

Corner « Corner l'eau » : le cor appelle à se laver les mains avant le repas dont chaque service peut être annoncé par un nouvel appel : on « corne l'assiette ».  – retour au texte.