La canne de facteur, une canne belge et réglementaire

Daniel Traube, Métiers, coutumes et traditions © DT/1978-99

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Illustrations de l'auteur et du Musée Postes restantes
Mise en ligne 19 novembre 2020

 

 

 

Canne de la couverture

Tb fact sarrau canne

La Belgique a vu naitre des cannes liées à des croyances et des traditions populaires diverses.
Tels, le bâton Sainte Gertrude à Nivelles, les cannes des Capitaines Saint Fiacre dans la région de Mons, le bâton Saint Servais, les baguettes de Rogations et bien d'autres qui mériteraient, toutes, leur petite histoire.

La plus connue des cannes belges est, sans doute, la canne siège de « l'expo 58 ».  Relativement jeune, elle n'est en fait que la réédition, mise au gout du jour, d'une canne similaire, déjà offerte dans d'autres pays, bien plus tôt et dans les mêmes circonstances.

Dans le monde, à ma connaissance, seul le facteur belge avait une canne réglementaire pour compléter sa tenue. 

Très particulière, et peu connue, elle mérite tout notre intérêt ; d'autant plus qu'elle a suscité la création d'exemplaires exceptionnels, rares il est vrai.

 

 

Une fourche

Au XIXe siècle, notre facteur avait un uniforme et portait, au ceinturon, un sabre, tel un officier. 

facteur sabre

Poste aux chevaux – Maitre de poste,
par J Fivet, ancien major Dumonceau, dessinateur au service des relations publiques de la poste belge, † 2000.
© La Poste, années 1960.

 

On ne sait pour quelles raisons, vers 1850 cet uniforme est remplacé par une nouvelle tenue variant avec les saisons – Sarraut léger et chapeau de paille en été ; gros manteau et guêtres surmontant d'épaisses chaussures de cuir, en hiver.

Les responsabilités du facteur, surtout à l'époque, ont toujours exigé qu'il ait les moyens de se défendre.  Il faut donc remplacer le sabre, peu approprié à cette nouvelle tenue, et trouver une « arme », ne fut-ce que pour éloigner les chiens qui, nous le savons tous, « adorent » les facteurs !

 

Officiel

Le 13 mai 1852, un arrêté du Ministère des Travaux Publics, signé du Ministre Van Hoorebeke, supprime définitivement le sabre et le remplace par une canne, munie d'une fourche à deux dents.

1852 arret Van Hoorenbeke

facteur rural canne

 

Facteur rural, 2e moitié du XIXe siècle, par J Fivet

 

 

Morphologie

Les cannes de facteur varient en fonction des régions et de leur époque. Toutes sont calquées sur un modèle type.

 

Planche facteur rural

Reproduction d'une feuille de 30 timbres à 3 BEF, sans surtaxe et pourvus de la dentelure du type 11 1/2.
Ce timbre a été émis le 18 avril 1966 Imprimé en l'Atelier du Timbre à Malines.
Tirage : 10 500 000 exemplaires. Procédé : taille-douce et héliogravure combinées.
Dessin par M. Bonnevalle d'après une aquarelle de M.J. Thiriar. Gravure : M. De Bast

 

La fourche, qui caractérise ce nouvel instrument, est, dans la plupart des cas, faite en deux parties métalliques : un embout et les deux dents. 
Deux dents, droites, relativement longues, légèrement concentriques, et toujours placées en bout de canne.

Les premiers modèles ont une fourche piquée à même le bois de la canne.  Une bague assure la fixation définitive et la solidité du montage.

Très vite cette canne évolue.  La bague est remplacée par un long embout cylindrique et souvent tronconique, en fer ou en laiton. La fourche est forgée séparément et vient s'y visser. Cette nouvelle conception se fabriquera jusqu'à la fin du siècle.

 

Faites la différence

Les nouvelles fourches, celles qui sont fixées dans le bois de la canne et serties d'une bague, ont des dents en fer forgé à section carrée.
La bague de sertissage, en fer, en laiton ou en cuivre, dépasse rarement deux à trois centimètres de hauteur.  Parfois, elle atteint cinq à huit centimètres. En général, cette sorte d'anneau large est fixé en feuillure, à fleur du bois. Si la bague est en « sur épaisseur » par rapport à la surface de la canne, il est possible que le fut ait été changé.

Les modèles suivants, qui apparaissent assez rapidement, sans qu'on puisse préciser une date exacte, sont formé d'un embout en forme de douille, sur lequel la fourche est fixée ou vissée. Les dents, dans ce cas, ont toujours une coupe transversale en losange.

fourches ABCC

De nombreuses variantes existent :

  • fourche et embout forgés en une seule pièce – A,
  • fourche et embout forgés indépendamment – B ; d'une part fixés l'un à l'autre définitivement – B – ou d'autre part vissés l'un à l'autre – C

Les formes sont variées, et si les dents restent très similaires dans tous les cas, c'est l'embout qui varie le plus. 
Toujours oblong, il peut être cylindrique – cylindrique et tronconique – plus rarement polygonal et tronconique.
Les métaux employés sont le fer et très souvent le laiton ou le cuivre rouge.
Lorsque l'embout est en laiton, il se termine par un talon en fer, de 10 à 15 millimètres, creux et fileté, destiné à recevoir la fourche – C

Quant à l'assemblage avec le fut, il est identique à celui des cannes plus anciennes, c'est-à-dire, bien ajusté, à fleur du bois.

 

Le fut

Aucun document ne nous renseigne au sujet du fut.  Divers bois durs, tels le chêne, le châtaignier ou le frêne, ont servi à la confection de ces cannes. Les plus jolies sont parfois faites de bois exotiques comme l'acajou, le palissandre, le palmier, le jonc de Malacca…
Ils sont souvent tournés, cylindriques et légèrement tronconiques. Certains futs sont laissés naturels et ont l'apparence de gourdins. Tous ces bois sont généralement vernis.
La longueur du fut est relativement variable, mais souvent plus importante que celle d'une canne classique.  Les cannes de facteur mesurent, en général, plus ou moins 100 cm.
Certaines peuvent parfois dépasser largement dette dimension et d'autres se rapprocher de la hauteur d'une canne classique.

futs D

Le pommeau

Sur les cannes les plus anciennes ou les plus simples, le pommeau est souvent inexistant ou juste marqué par un élargissement, plus ou moins prononcé, de la partie supérieure du fut – D.  D'autres ont un pommeau sphérique ou piriforme, tourné «en bouton» – E –, à même le fut ou rapporté sur celui-ci.  Dans ce dernier cas, il est rarement en métal, plus souvent en bois exotique ou en corne– F –, de temps à autre en ivoire ou en os – G.
Il peut être fait de métal ; plus souvent en laiton, parfois en cuivre rouge ou en fer, plus exceptionnellement en argent – H.
Les pommeaux sont rarement décorés.  Ils portent quelquefois un ou des filets en creux ou en relief, ou sont simplement polygonaux…  Les pommeaux en métal peuvent être de simples coiffes cylindriques cachant la coupe du fut – I.  Trouver des armoiries – I – ou des marques particulières est plus exceptionnel encore.

Pommeaux GHI

 

Sous le pommeau, on trouve régulièrement un trou transversal brut, rarement muni d'œillets, dans lequel on fixe un passe-main. Lorsque fut et pommeau sont tournés d'une seule pièce, l'artisan prévoit parfois un anneau en relief ou un étranglement, tourné dans la masse. Cette bague ou cette gorge remplace le trou transversal.  Le passe-main est alors noué entre le pommeau et celle-ci, sans qu'il puisse glisser vers le bas.

 

La fourche

Il n'y a pas de document, si ce n'est l'arrêté de 1852, qui ne parle que d'une fourche en remplacement du sabre.
Le facteur avait donc la possibilité de s'en procurer une auprès de l'Administration des Postes.  D'autre part, il est probable qu'un bon nombre d'entre euxait fait fabriquer la fourche, d'après le modèle réglementaire, chez le forgeron de leur localité. La diversité des modèles, même si les différences sont minimes, soutient cette hypothèse.
Il est difficile d'admettre que le Magasin Central des Postes du Royaume ait eu tant de modèles diférents.

Il en va de même pour le fut, puisqu'aucun document ne signale son existence.  Les différences sont plus nombreuses encore.  L'Administration des Postes du Royaume avait peut-être un fut standard, mais on ignore, aujourd'hui, à quoi il ressemblait.

Facteurs Verwik balance canne

Personnel du bureau de poste de Werwicq (province de Flandre-occidentale) avec un facteur muni de sa canne au centre.
Communiqué par M. & Mme Luc Decorte, postiers dans cette ville.

 

En somme, une fourche standard réglementaire, à prix déterminé, existait bel et bien.  Elle va, sans doute, évoluer au cours des décennies ; nous rencontrerons donc des fourches très semblables avec de légères différences.  Son achat, auprès de l'Administration, n'est pas imposé.  Par contre, elle servira d'exemple aux commandes personnelles des factuers.
Grâce à cela, certains d'entre eux, se font fabriquer des cannes très soignées, voire même, assez exceptionnelles.

Pommeaux J

Observez bien la fourche et surtout l'embout.  Souvent très oxydé, l'aspect des différents métaux et des ornements qui le composent, n'apparait pas.

Quelle surprise, lorsqu'un bon nettoyage et un bon polissage laissent apparaitre un décor fait d'incrustations de cuivre rouge et de laiton doré sur le fond gris du fer poli – K.

Pommeaux K

Dans ce cas, le fut est souvent très soigné, et en bois exotique ; le pommeau, en ivoire sculpté, en corne, en argent ou dans une essence différente – G F H.

Pour faire ces hautes cannes, le choix des bois est parfois étonnant : superbe malacca, acajou clair ou foncé, fruitiers divers avec une très belle finition.
Il faut savoir, qu'au XIXe siècle, chez un négociant en cannes, on choisissait non seulement un pommeau, mais aussi un fut.  Ces bois, non encore montés, sont d'une longueur dépassant largement le mètre (120 à 140 cm).
C'est sans doute chez ces fournisseurs que les facteurs pouvaient se procurer des essences les plus diverses.  Ils les employaient sans trop les raccourcir et y faisaient adapter la fourche..

La canne du facteur belge a eu du succès.  Des gravures du siècle dernier, représentant nos gardes champêtre, nous démontrent qu'ils l'avaient adoptée. Garde-champêtres.
Lors de vos pérégrinations, dans des régions limitrophes à la Belgique, il est fort possible que vous trouviez l'un ou l'autre exemplaire de cet instrument, comme ce fut le cas pour moi, dans le nord de la France… 

Malheureusement, en 1901, un ordre spécial de l'Administration des Postes remplacera ces « fourches » par une canne robuste, à poignée courbe et large (épaisseur du manteau), munie d'une pointe d'acier.  Comme en 1852, la tenue change aussi. 

1901 ordre special serpin

facteur canne courbe

       Facteur en tenue d'été vers 1935 - J. Fiévet

 

 

  

 

 

Cette canne, tellement classique et ordinaire, figure à la page 10 du tarif des « valeurs attribuées au matériel ».  Elle porte, sous le n° 59, la dénomination « Bâton pour facteur » à 2,15 francs la pièce en remplacement du n° 3 : « Fourche de facteur ». Cet « ordre spécial » du 25 novembre 1901, porte le n° 139 et la signature du Directeur Général Monsieur Sterpin.

 Pommeaux LM

 

Aujourd'hui, une canne serait encombrante… Depuis, les boites aux lettres se sont multipliées ; les facteurs ne remettent plus, systématiquement, tout le courrier en main propre. 


Mais que font les chiens alors… ?

 

D'autres exemples de cannes - © BMG

2020 11 18 2 cannes avec details A

 

 

2020 11 18 2 cannes avec details B

 

 

2020 11 18 2 cannes avec details C

 

Comparaison avec une canne normale (celle du dessous)

 

2020 11 18 3 cannes poignee courbe C

 

Comparaison avec une canne normale (celle du dessus)

 

 


Notes

garde-champêtres : Ils se servaient de la canne pour, notamment, capturer les vipères qu'ils ramenaient, tout comme les facteurs, chez les pharmaciens contre rétribution. - retour au texte.